Les plus pauvres sont l’artère par laquelle il faut que le sang coule pour irriguer tout le corps. Si l’artère est obstruée, le corps tout entier meurt. Pour l’Eglise, c’est une question de vie ou de mort. Si la grâce passe par eux, tout est irrigué

Père Joseph Wrésinski — Parole de sages

Le sappel

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No 90
journal du sappel / mai 2014 JOURNAL 90 Télécharger le journal au format PDF

EDITORIAL

"Ils m'appellent « Mamie ".

 

Je suis allé voir une femme que je connais depuis longtemps.

 

Une année, désespérée, elle avait écrit au Pape qui avait renvoyé la lettre au Secours Catholique, qui me l'avait transmise. Depuis nous avons cheminé ensemble de loin en loin; j'ai toujours été impressionné par le combat qu'elle a mené pour que ses deux filles puissent avoir une vie meilleure. Pour les élever elle s'est astreinte à un travail pénible à la chaîne jusqu'à ce que l'usine ferme.

 

Elle est souvent sur la défensive, se révoltant contre l'injustice; mais aujourd'hui elle a vraiment envie de parler d'elle. Elle évoque abondamment son enfance difficile: « Ce que je te dis je ne l'ai dit encore à personne ».

Puis elle partage ses questions quant à son avenir : "J'ai 55 ans je me demande à quoi sert ma vie ? J'ai élevé mes deux filles, mais maintenant elles font leur vie, j'ai une petite fille que j'adore, mais je ne la vois pas souvent; j'ai honte face à mes gendres qui ont les moyens". J'ai essayé de voir avec elle, quels centres d'intérêt elle pourrait avoir; je fais allusion aux personnes âgées qu'elle gardait et avec lesquelles elle avait noué des relations fortes: "C'est insupportable, je m'attache à elles et elles meurent !" C'est pourquoi elle a arrêté.

 

Maintenant elle est gardienne de nuit dans un foyer d'accueil d'enfants en difficultés sociales: "La nuit quand un enfant pleure, je lui fais un chocolat, il se calme et se rendort; mais je me fais reprendre par la chef, j'en fais trop pour les enfants... Moi, je ne supporte pas le jugement des éducateurs, ils disent trop souvent qu'ils sont "psycho quelque chose". Moi je suis sensible à leur souffrance; les enfants ont confiance en moi, ils m'appellent « Mamie », je peux leur faire des remontrances, ils acceptent ! Alors que face aux éducateurs, je vois qu'ils se mettent en colère. Finalement tout le monde m'accepte comme je suis ! »

J'ai rebondi là-dessus : "Cela peut faire un formidable but, ta vie de souffrance te sert maintenant à comprendre les enfants; ils vivent ce que tu as connu et tu leur donnes l’amour dont ils ont besoin !» Nous parlons de la foi et elle me dit: " Je ne suis pas digne de me tourner vers Dieu, j'ai fait trop de bêtises dans ma vie". Elle évoque les relations qu'elle a eues avec des hommes, les pères de ses filles, le premier s'est suicidé six ans après l'avoir quittée; elle pense qu'elle est responsable. De la Bible elle se rappelle du passage de la femme adultère, je saisis ce souvenir: "Tu lis ce texte et tu imagines que tu es cette femme, regardée avec amour par le Christ, tu penses aussi à la brebis perdue, le Christ la met sur ses épaules, il la ramène et il y a beaucoup de joie au ciel"

 

Un sourire me montre qu'elle a été sensible à ce regard du Christ !

 

Dominique PATURLE

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