Et quand viendra le fils de l’homme… +

Mt 25,31-46 — Parole de Dieu

Le sappel

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No 95
journal du sappel / mars 2016 journal du sappel Télécharger le journal au format PDF

Mes plus grands maîtres

Extrait du livre de Céline ANAYA GAUTIER :   Dis, maman, c'est encore loin Compostelle ?

 

Quand j’ai commencé à travailler sur mon sujet « Cœur de femmes » et que je me suis retrouvée avec des femmes SDF, "camées", perdues, « folles », déprimées... je me demandais chaque matin ce que je faisais là.

 

J’avais peur de ce monde que je ne maitrisais pas.

Peur de devenir comme elles, de puer, de me perdre, de devenir folle à mon tour, de me laisser happer par cet univers que je côtoyais tous les jours mais qui m’était complètement étranger.

Il m’a fallu plusieurs mois avant d’être acceptée et qu’elles m’intègrent dans leur cercle de femmes perdues aux yeux de la société. Finalement je peux dire aujourd’hui qu’elles sont et resteront mes plus grands maîtres.

Leur détachement vis à vis de la société, leur lucidité quant à leur état et ce qu’elles étaient vraiment pour elles-mêmes, leurs regards envers nous, les « rangées », leur générosité dans leur pauvreté et misère totale m’ont marquée à jamais.

Elles m’ont appris à garder ma pitié et mes jugements pour moi-même et à ne pas projeter mes peurs et mes angoisses sur elles.

Elles m’ont surtout appris que si j’arrivais à dépasser les apparences, à voir au-delà, un monde nouveau s’ouvrirait à moi, rempli d’enseignements dignes des plus grands guides spirituels.

Et ces échanges se déroulaient juste ici, dans les rues de Paris, à portée de mains.

Ces femmes et ces hommes que nous ne regardons plus parce que la puanteur de notre indifférence les emprisonne dans l’oubli.

 

Un jour, Mado était à la station Hôtel de Ville et devait monter les escaliers du métro. Les gens passaient à coté d’elle sans la regarder, sans l’aider, elle n’existait tout simplement pas. Je me disais souvent, que quand on voyait une crotte de chien par terre on l’évitait, mais un SDF, on ne se donne même pas cette peine ; on l’enjambe tout simplement.

 

Ce jour-là, je courus vers Mado pour l’aider à porter son caddie. C’était la première fois que je l’aidais à le porter. Il était lourd, tellement lourd. Lourd comme le sac à dos d’un pèlerin qui n’a rien mis de plus dans son sac que la veille mais qui ce jour-là porte ses peines et ses douleurs.

"Mado qu’est-ce que tu as dans ton caddie ? Il est lourd, c’est de la folie, je comprends maintenant pourquoi ton dos est courbé !"

Tout en restant pliée en deux, elle se retourna, laissant entrevoir ses petits yeux bleus gris, cernés de fatigue et de lassitude.

Elle pleurait et me lança en pleine figure :

« Je porte votre indifférence ! »

A ce moment, le métro, ses usagers, la lumière, tout s’arrêta. J’étais foudroyée par cette vérité et la profondeur de ces mots. Quatre mots, si simples et si vrais :

« Je porte votre indifférence. »

Mais personne autour de nous ne lui accordait le moindre intérêt ni n’avait le temps pour écouter ces paroles si fortes et si pleines de sens.

 

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