Ici-bas, je n’ai peur de rien ni de personne, en vérité. pas même d’un ange. Mais le gémissement du mendiant me donne le frisson. +

Houne de Kolechitz. — Parole de sages

Le sappel

actualités

No 66
journal du sappel / Janvier 2006 Journal

Echos d’Afrique

ECHOS DE L’AFRIQUE

Myriam est jeune médecin. L’Afrique raisonne beaucoup dans son coeur et la médecine traditionnelle la questionne pas mal. Elle a passé trois mois au Bénin dans un hopital dirigé par les Frères de l’Ordre de St Jean de Dieu dont Frère Florent, présent là-bas depuis 30 ans. Elle nous partage ce qu’elle a vécu et entendu de ce peuple qui subit de plein fouet les contradictions de l’économie mondiale.

Voilà une semaine que je suis à Tanguieta ; je découvre énormément, j’ouvre grands les yeux et les oreilles pour tenter de saisir l’essentiel et les petits détails de ce nouveau visage que me dévoile l’Afrique. Deux mois et des cacahuètes, c’est peu alors il faut j’en prenne soin...

Demain, Fête Nationale : fête de l’indépendance (et j’entends cet homme avec qui on a mangé hier dire : "mais est-ce vraiment l’indépendance ? "). On commence dès ce soir, dès cet après-midi pour certains : j’étais partie profiter de la montagne qui reprend vie avec la pluie qui, bien que rare, reverdit tout le sol du nord Bénin. (du sud aussi, mais c’est plus sec au nord). Et d’un coup, tout se précipite à quelques mètres : une moto qui roule à fond, un cycliste, le choc. Les gens arrivent très vite sur le lieu, l’hopital n’est pas loin, on les transporte aux urgences. Ca ira pour ces trois là, mais l’alcool joue beaucoup de tours... Ce qui m’a touché le plus finalement, ce sont les conducteurs du minibus qui les ont transportés. Ils ont agi comme s’il s’agissait de quelqu’un de leur famille, repartant pourtant aussitôt sans demander de merci, ni d’explications. Ca parait peut-être évident, n’empêche qu’ils étaient beaux d’humilité et de don d’eux-mêmes ; d’humanité tout simplement.

Les rencontres à l’hôpital :

Les soignants de la maternité (j’y suis pour 7 semaines) sont très chouettes ; on s’apprivoise, on travaille ensemble, on parle ; parfois même on ne parle pas et le silence n’est pas un vide à combler mais un moment donné, cadeau comme les mots, et qui fait parti de la discussion ; parfois aussi je reste alors que je ne comprends rien de la conversation ... apprivoisement ; il faut du temps, je le respecte. Ils me demandent de ne pas repartir sans avoir appris la langue... pas sûre d’honorer la demande ! Les sages femmes portent bien leur nom, et pourraient aussi bien se nommer douces femmes. Les médecins sont très doux aussi. J’apprends beaucoup et j’admire le respect, sincère et profond, que chaque médecin a pour chacune des personnes rencontrées et soignées... y compris pour le personnel, quelque soit sa tâche. Kouma, médecin malien, salue tout le monde chaque matin d’un grand sourire, surnommant “grand chef “ Boniface, un homme d’entretien.

L’hopital est un établissement des frères hospitaliers de St Jean de Dieu, là depuis 1973. Tous les frères sont africains sauf Florent, italien, médecin chef, le " toubab" de la région, connu de tous ... Il est chirurgien, médecin, court partout et tout le temps. Il travaille sur la phytothérapie avec un frère togolais ( qui s’est lui-même passionné pour la médecine chinoise ! ). Alors comme l’hopital dispose de bons moyens techniques, il draine énormément de personnes, venues parfois de très loin pour être soignées ici ... souvent quand la médecine traditionnelle ne marche pas. L’idéal serait un “ travailler ensemble” mais c’est encore impossible (surtout pour les Occidentaux de France) : il faudrait s’écouter, respecter le travail de l’autre, prendre du temps ... peut-être un jour ? les patients nous devancent et nous montrent la route à suivre ! Avec le manque de personnel, iI y a des miracles, ça c’est clair.C’est la grâce de l’Afrique comme dit frère Jean Claude, du Congo-Kinshasa. Lui travaille avec les personnes vivant avec le VIH ; ils se retrouvent pour discuter, échanger, se soutenir. Je vais aller à une de leur rencontre et j’en suis très heureuse.

Petite perle encore : Lassouré, le gynéco stagiaire est Burkinabé, ne parle pas la langue principale et ne comprend donc quasi aucune femme ; alors il s’énerve, s’impatiente (c’est pas ça la perle) ; moi je lui tape dessus dès qu’il s’en prend un peu trop à ces mamans qui n’y sont pour rien ! Mais quand même, quand il en voit une arriver avec un gros ventre de 9 mois, il dit avec un petit sourire admiratif qu’elles sont formidables et courageuses. Et alors quand il fait les echographies, il parle avec ces petits êtres que l’on devine, il les encourage et les félicite, s’émerveille devant eux.Et c’est vraiment une perle que de voir un homme, africain, oser s’émerveiller à voix haute devant la vie, oser montrer son coeur d’être humain. Et puis les 2 sages-femmes et l’autre gynéco aussi, sont très très doux avec les mamans, avec toutes ces femmes venues parfois de très loin à pieds. Et ça c’est beau aussi, très beau, peut-être que ça parait évident aussi... au Cameroun, quand j’étais en satge dans le gros hôpital de la ville, ça ne l’était pas. Peut-être parce-que la souffrance que les gens vivent est parfois tellement intolérable que la seule réaction que les gens ont est d’être agressifs et méprisants. Or pour quelques uns ici, c’est une autre réponse qu’ils ont trouvé.

Des paroles de pauvres :

Pour répondre à Dominique sur ce que disent ou vivent les plus pauvres ici, face à ces changements de l’Humanité qui s’échouent sur l’Afrique : en ville, c’est vraiment la misère, accentuée par les inégalités matèrielles voyantes et criantes ; en brousse, la plupart des gens mangent à leur faim et ceux qui vivent dans la rue sont nourris par le village, le mode de vie reste simple (et non misérable) et parfois tres rude, le tissu social est encore en place ( pour ce que j’arrive à en voir... c’est-à-dire pas grand chose !) mais pour combien de temps ? On discutait avec un monsieur musulman, Nord camerounais, qui me disait : "on détruit la société, on casse le tissu social ! On court après nos agendas et on préfère travailler comme des fous plutôt que de prendre le temps de saluer un voisin, un ami. La ville, c’est la mort de notre société, alors qu’il faut goûter la vie !". Et ici à Tanguieta, petite ville reculée du Bénin où beaucoup de choses sont encore préservées, j’entends Isidore, 18 ans, qui me dit :" C’est vrai, on prend le temps de se visiter, jamais on ne peut passer devant la maison d’un ami sans s’arrêter, demander comment il se porte. Quand quelqu’un est malade, on va le voir ; ça chez vous c’est impossible, vous courez tout le temps. Mais avec nos histoires, on n’a pas pu "évoluer".Comment ça se fait que l’on n’a pas encore l’électricité ici ? On souffre ! si on continue, on restera toujours en arrière. Mais c’est vrai que notre manière de vivre ensemble, c’est important." Est-ce-que j’ose dire ce que nous vivons dans le Nord ? oser lui dire que nous avons tout en Europe mais que nous avons perdu l’essentiel, que les gens sont malheureux, écrasés par la nécessité qu’ils s’imposent de gagner toujours plus, de travailler toujours plus, écrasés par des volontés politiques d’être les plus forts au détriment de l’être humain. Isidore rigole : comment peut-on être malheureux quand on a tout matériellement ? C’est Eric aussi, 18 ans, qui raconte sa mère : elle lui dit qu’elle est en train de vivre ses derniers jours sur la Terre, qu’elle travaille aux champs et que son unique souci est de laisser ses enfants avec de quoi manger. Et Eric dit en fermant les yeux : "ça me fait mal !". Et puis il parle des projets qu’il voudrait monter, financés par l’Europe... rêve de tellement de jeunes ! Evidemment ! je lui réponds que la dépendance, l’assistanat et la main mise de l’Occident sur l’Afrique, il faut que ça s’arrête. Il dit alors qu’il ne cherche pas ça ( évidemment !) mais un veritable échange, un "travailler ensemble", pour sa famille, pour son peuple, pour qu’il arrête de sentir son ventre vide et sa famille dans la faim. Il finit en disant “merde à l’argent, merde aux biens matériels”. On est sans cesse dans le paradoxe, dans un désir profond d’humanité, traversé parfois par la nécessité de se servir de l’autre pour s’en sortir.C’est difficile d’avoir une attitude et une parole justes et réalistes, pour essayer d’inviter l‘autre à être le meilleur de lui-même malgré ou avec ce quotidien ; parce-qu’ encore une fois, je ne serai jamais dans leur situation, et en tout cas, j’ai la possibilité (le luxe) de choisir. Je me garde de balancer mes grandes idées. J’écoute surtout, en essayant de sentir ce que vivent les gens ; l’échange est possible et ça c’est vraiment chouette. Eric conclue notre échange par un grand sourire et quelques pas de danse, entendant la musique qui raisonne dans sa cour et les cris des enfants : “la vie chez nous, c’est difficile mais on garde la joie parce que sinon, on tient pas !” Voilà, quelques notes d’espérance aux couleurs de Tanguiéta ; couleurs de joie et de souffrance, couleur de Dieu qui habite profondément les coeurs.

Le Père Pierre, parole d’un homme Bariba et de l’Eglise locale Une autre perle de Tanguieta : un monsieur très noir avec des cheveux très blancs, le Père Pierre Bio Sanou, de l’ethnie Bariba,un homme qui aime profondément son pays, son peuple, le Christ, et qui l’annonce ouvertement. Il est aumônier de l’hôpital ; à la messe de la paroisse ce matin, il nous disait : "dire que Dieu a voulu la famine qui sévit en ce moment, c’est faux ! c’est un mensonge ! c’est l’Homme qui l’a permis ! quand vous vendez votre coton pour aller acheter votre alcool au lieu de faire du maïs qui paye moins mais qui nourrit ! " Il y va fort et il tape juste visiblement : les gens applaudissent et rient de voir ce vieil homme dire aussi simplement ce qu’ils vivent, choisi ou subi : poids d’une société qui court et s’épuise dans la course à l’argent et à l’avoir... les paysans qui sont là ne sont pas dupes mais quels choix ont ils dans l’immédiat ? Le coton récolté est parti vers Cotonou et n‘a jamais été acheté, il pourrit sur le port ; promesses en l’air des acheteurs étrangers séduits par le coton chinois qui leur coûte beaucoup moins cher...

J’écoute, je regarde. Le Père Pierre espère en chacun, on peut le lire dans son regard qui rayonne et brille quand il regarde ses frères et soeurs ; regard rude mais extrêmement doux aussi.

Pour continuer la route ...

A la veille de quitter le pays, je rencontre Angèle, religieuse française présente au Bénin depuis 40 ans. Elle me dit avec de la lumière plein les yeux et un sourire profond que les Africains l’ont évangélisé, elle qui a donné toute sa vie au Christ et à ce continent. Elle raconte cette femme lépreuse venue un jour au dispensaire pour son petit enfant de 8 mois ; il a la rougeole ... maladie qui tue encore beaucoup sous les tropiques. Angèle lui demande de revenir chaque jour pour les soins de son bébé ; le 3ème jour, personne. Angèle a envie de partir vers le village mais il y a trop de monde à recevoir au dispensaire.

Le lendemain, elle aperçoit une femme qui descend de la montagne, accrochée au bâton d’une main, soutenant une bassine portée sur sa tête de l’autre. C’est elle : “je voulais te remercier pour ce que tu as fait ; je n‘ai rien à t’offrir mais j’ai vu que tu avais besoin d’eau pour ton travail alors je t’apporte cette bassine d’eau”. Angèle est très touchée et s‘empresse de demander des nouvelles de son bébé ; la réponse claque sereinement dans la bouche de cette femme : “il est parti ; mais j’ai vu que tu avais fait tout ce que tu pouvais pour l’aider à vivre ; et je voulais te remercier”.

Angèle aussi permet que la parole des plus pauvres soit entendue et vienne éclairer notre foi et l’Eglise. Si seulement on les écoutait plus ... cette maman malade et blessée à vif est pleine d’Humanité et pleine de Dieu, tellement simple et belle dans ce chemin si difficile, accueillant humblement cette force de Vie qui la met en marche, vers elle est vers les autres.

Si seulement on arrêtait d’être sourds... soyons attentifs et prêts à cueilir les paroles et les vies qui nous montrent la route et qui donnent Vie au Monde.

top