Dilexi Te, la nouvelle exhortation apostolique est parue en octobre 2025.

François Odinet, aumônier général du Secours Catholique, théologien aux Facultés Loyola Paris et ami de la Communauté du Sappel, en a fait une synthèse que voici :

Pour ouvrir son pontificat, le pape Léon XIV nous offre une relecture de la longue histoire de l’Église catholique ; il le fait en continuité avec son prédécesseur, le pape François, qui a souvent invité l’Église catholique à être pauvre, à se tenir aux côtés des pauvres, et à reconnaître la place que les pauvres tiennent en son sein.

Cette exhortation écrite par deux papes, François et Léon XIV, montre combien ils partagent une intention fondamentale, celle que les communautés catholiques soient cohérentes avec l’identité profonde de l’Église : « l’Église n’est pleinement épouse du Christ que lorsqu’elle est également sœur des pauvres » (§ 58).

Le plan de l’exhortation apostolique est simple. Après une introduction qui donne l’intention générale, le premier chapitre installe le cadre à l’intérieur duquel se déploie la pensée du pape. Le document propose ensuite une longue relecture de la tradition : le chapitre II reprend les écrits bibliques, le chapitre III rappelle la tradition ecclésiale depuis les premières communautés chrétiennes, tandis que le chapitre IV opère un « zoom » sur les XXe et XXIe siècles. Dès lors, le chapitre V renvoie les catholiques aux défis les plus actuels.

 

C’est Dieu qui choisit les pauvres

Nous nous sommes habitués à l’idée que l’amour de Dieu rejoint toute personne de la même manière. Il est vrai que l’amour de Dieu est universel, et cela fait partie de la mission de l’Église que d’en témoigner. Cependant, Léon XIV – comme ses prédécesseurs – insiste sur la miséricorde qui donne une couleur spécifique à l’amour de Dieu. Parce qu’il est plein de miséricorde, Dieu vient en premier vers les plus pauvres et les plus souffrants.

Voilà qui décale certaines de nos représentations : Léon XIV affirme « la prédilection de Dieu pour les pauvres », qui se traduit par le « désir divin d’écouter leur cri » (§ 18). En d’autres termes, la priorité donnée aux pauvres n’est pas seulement un choix politique ; elle n’est même pas seulement un engagement de l’Église : elle constitue un choix de Dieu lui-même. « Dieu est amour miséricordieux et son projet d’amour, qui s’étend et se réalise dans l’histoire, consiste avant tout à descendre parmi nous afin de nous libérer de l’esclavage, des peurs, du péché et du pouvoir de la mort » (§ 16).

Cette affirmation est fondée dans la Bible : « l’Écriture manifeste avec une telle intensité l’amour de Dieu à travers la protection des faibles et des moins fortunés, que l’on pourrait parler d’une sorte de ‘‘faiblesse’’ de Dieu à leur égard » (§ 17). On peut penser à l’Exode : Dieu libère un peuple opprimé, dont il entend le cri. Si ce peuple pourra louer et célébrer Dieu, c’est parce qu’il aura fait l’expérience de sa miséricorde concrète : Dieu a pris le parti d’un peuple pauvre et écrasé.

La « pleine réalisation » de cet amour prioritaire pour les pauvres, c’est la personne de Jésus (§ 18). Le pape rappelle que, même si le Christ n’a pas vécu dans la misère, il est né dans une famille pauvre (§ 20), avant de connaître la violence et l’exclusion au moment de sa Passion (§ 19). Jésus « se manifeste donc comme Celui qui, aujourd’hui dans l’histoire, vient réaliser la proximité aimante de Dieu, qui est avant tout une œuvre de libération pour ceux qui sont prisonniers du mal, pour les faibles et les pauvres » (§ 21). Le pape se montre pourtant très lucide sur le fait que la religion peut concourir à marginaliser les pauvres, en accentuant la honte qui pèse sur eux (§ 21-22). C’est pourquoi « l’Église, si elle veut être celle du Christ, doit être l’Église des Béatitudes, l’Église qui fait place aux petits et qui marche pauvre avec les pauvres, le lieu où les pauvres ont une place privilégiée » (§ 21).

 

Les enseignements de l’histoire

Au fil du chapitre III, le pape rappelle combien l’histoire du christianisme est riche d’une attention à des formes multiples de pauvreté : celles des malades, des prisonniers, des familles dont les enfants ont besoin d’éducation, des migrants… Il montre aussi combien l’ensemble des membres de l’Église catholique a été impliqué : les évêques et les papes des premiers siècles, les religieux mendiants, les mouvements populaires composés de laïcs, mais aussi les moines qui ont contribué à une « pédagogie chrétienne de l’inclusion » (§ 57)… On notera d’ailleurs que le pape valorise l’engagement des femmes autant que des hommes (§ 51 et 71).

Cette longue histoire conduit Léon XIV à dénoncer plusieurs fois la conception privatisée de la foi chrétienne (§ 112), qui se concentre uniquement sur la prière et le témoignage. Bien entendu, prière et témoignage demeurent fondamentaux, mais l’insistance du pape porte sur l’engagement aux côtés des pauvres : il est tout aussi fondamental. Le risque, pourtant, est de l’oublier, voire de s’installer dans un certain confort, dans des communautés où les plus pauvres ne sont guère présents, au point que « nous nous sentons plus à l’aise sans les pauvres » (§ 114). Ses propos contre une pastorale qui se concentre sur les élites s’avèrent d’ailleurs cinglants (§ 114).

 

Prêter attention aux voix des pauvres

« La condition des pauvres est un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment nos vies, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église » (§ 9). À plusieurs endroits, le pape insiste sur l’écoute de la voix des pauvres, avec deux accents spécifiques.

D’une part, Léon XIV demande que les décisions politiques se construisent dans un dialogue réel avec les pauvres : il n’est pas juste que ceux-ci soient considérés comme de simples bénéficiaires de la charité ou des politiques publiques (§ 81). En reprenant les mots du pape François, il espère « que s’accroisse le nombre d’hommes politiques capables d’entrer dans un authentique dialogue » (§ 91) et, avec courage, le pape affirme qu’« il en va de même pour les institutions de l’Église » (§ 81).

Les voix des pauvres appellent, non pas seulement à soulager la misère et la souffrance, mais bien à combattre les causes structurelles de la pauvreté et de l’injustice (§ 10, 91, 94). Les chrétiens s’y sont engagés dans l’histoire : l’éducation des enfants pauvres constitue un bon exemple de combat contre les causes de la misère (§ 68-72). Pour cette raison, si le pape encourage l’aumône comme témoignage d’humanité et de miséricorde dans les relations sociales, il considère aussi que l’aumône est un dernier recours : la priorité est d’aider les pauvres à accéder à un travail digne (§ 115-116). L’attention à ce que vivent réellement les plus pauvres conduit d’ailleurs le pape à se faire leur avocat, contre ceux qui « osent affirmer » que la pauvreté découle d’une faute ou d’un mauvais comportement des pauvres eux-mêmes. Léon XIV rappelle tous ceux qui, ayant « travaillé toute leur vie, sont morts pauvres. Mais il y en a beaucoup – hommes et femmes – qui travaillent du matin au soir, en ramassant des cartons ou en faisant des activités de ce genre, même s’ils savent que leurs efforts ne serviront qu’à les faire survivre » (§ 14).

D’autre part, l’attention aux voix des pauvres vaut aussi pour leur vie spirituelle. Léon XIV appelle l’Église à ne pas manquer d’« attention spirituelle » à l’égard des pauvres (§ 114). Il va jusqu’à affirmer que, lorsque nous nous approchons des pauvres, nous devons rencontrer Dieu en eux, plutôt que prétendre leur apporter Dieu, dans la mesure où les pauvres sont « maîtres d’Évangile » (§ 79). C’est précisément l’épreuve, voire la détresse que connaissent les plus pauvres, qui leur donnent une familiarité avec l’Évangile, puisque le Christ a réalisé sa mission au contact des pauvres, dont il partageait le quotidien. Aussi, le pape insiste sur la capacité qu’ont les pauvres à évangéliser (§ 102), ce qui demande aussi de reconnaître la place que les « communautés marginalisées » tiennent dans notre Église (§ 100).

 

Un renouveau pour l’Église catholique

Léon XIV n’ignore pas combien l’Église catholique peut être tiraillée entre des courants divers, avec des options parfois divergentes. Face à cette réalité, comme ses prédécesseurs, il invite les catholiques à revenir aux sources, en réalisant combien l’engagement aux côtés des plus pauvres fait partie de ce qui définit l’Église. Surtout, il appelle tous les catholiques à entrer dans une dynamique de renouveau. S’il est bon de relire notre longue histoire, c’est pour en tirer un enseignement précieux : « Je suis convaincu que le choix prioritaire en faveur des pauvres engendre un renouveau extraordinaire, tant dans l’Église que dans la société, lorsque nous sommes capables de nous libérer de l’autoréférentialité et que nous parvenons à écouter leur cri » (§ 7). Le renouveau de l’Église ne peut être évalué seulement par des chiffres ou à l’aune d’une visibilité médiatique : pour être authentique, ce renouveau suppose que « les pauvres [soient] au centre même de l’Église » (§ 111). Le successeur de Pierre interprète la tradition avec clairvoyance : « L’amour des pauvres […] est la garantie évangélique d’une Église fidèle au cœur de Dieu. En effet, tout renouveau ecclésial a toujours eu parmi ses priorités cette attention préférentielle envers les pauvres » (§ 103).

François Odinet

Maître de conférences en théologie aux Facultés Loyola Paris

Aumônier général du Secours Catholique (Caritas France)