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Dieu plus grand

Cet article a été écrit pour le numéro 2 de "Lignes de crêtes", revue des chrétiens de l’enseignement pubic ( CDEP) mars 2009.

Source : Lignes de crêtes / CDEP.

Un Dieu bien plus grand que nous le croyons !

« Lui qui est de condition divine.....s'est dépouillé prenant la condition d'esclave » .C'est ainsi que l'apôtre Paul dans la lettre aux Philippiens (2,7) parle du Christ. A sa suite l'Eglise a forgé le terme de Kénose. (kenosoô : vider) Voici ce qu'en dit un dictionnaire de théologie[1] : " Kénose : terme de théologie biblique pour exprimer le dépouillement du Christ dans l'incarnation, dans l'obéissance envers le Père et dans l'acceptation consciente de la mort. La kénose consistait pour le Christ à renoncer, dans son existence terrestre, cette existence d'esclave acceptée pour nous, à la manifestation de la gloire qui lui appartient par nature."

Cette définition, classique, permet de tracer le parcours humain de Jésus : l'incarnation, l'obéissance, la mort, le renoncement par une vie d'esclave à la manifestation de sa gloire. De Dieu qu'il était, Jésus est descendu et est remonté à la droite du Père.

En lien avec des familles du Quart-Monde nous pouvons nous interroger sur la pertinence de cette définition. La Kénose est-elle seulement le renoncement à la gloire du ciel ? N'est-elle pas descente à l'intérieur de l'humanité, acte de solidarité avec les souffrants de la terre ? Jusqu'où le Christ est-il descendu ? Ceux qui vivent en permanence sur la Croix ont-ils quelque chose à dire aujourd'hui sur la descente du Fils de Dieu dans l'épaisseur humaine, dans l'histoire humaine ?

Blandine est abandonnée et élevée dans une famille d'accueil proche de l'Eglise. Jeune, elle a une aventure et donne naissance à un premier enfant, un garçon qui est placé. Ensuite, enceinte, elle avorte, ne pouvant assumer un deuxième enfant. Elle finit par se marier et met au monde une fille, Cécile qu'elle élève avec son mari. Les deux parents travaillent, ont un logement, des amis. Quelques années après, le papa va en prison pour abus sexuel et sa fille est placée. La maman divorce sous pression des travailleurs sociaux (dira-t-elle plus tard). A sa sortie de prison, et après un suivi psychiatrique, le papa repart dans la vie et finit par se remarier avec son ancienne épouse. A la fête d'anniversaire de ses dix neuf ans, la jeune fille, se saoule et couche avec un copain. Et au mois de janvier 2009 elle doit avorter... Tous sont croyants, ils participent à un groupe de prière. Ils vont peu à la messe car ils ne se sentent pas accueillis par la communauté paroissiale. Pourtant ils prient. Ils savent que Dieu est là, mais est-il là pour eux ? Ils ont fait plusieurs fois la descente en enfer. Était-ce la même descente que celle du Christ ? Est-ce que la mort du Christ en croix a à voir avec leur chemin de souffrance ?

La rencontre des familles du quart-Monde.

La communauté du Sappel est issue du mouvement ATD Quart-Monde créé par le Père Joseph Wrésinski. C'est en effet à l'intérieur de ce mouvement qu'est né l'appel à partager la foi avec les familles du Quart-Monde. Le père Joseph a apporté à notre temps une nouveauté radicale dans la vision que le monde a des pauvres : il a su faire la différence entre la pauvreté et la misère.

Il y a d'abord les familles qui sont les victimes de l'inégalité : les familles qui vivent dans la pauvreté. Elles sont au bas de l'échelle sociale, mais demeurent dans le même monde. Elles sont très fragiles mais participent, avec de grandes difficultés certes, à la culture commune. Il s'agit des pauvres qui demeurent dignes et reconnus comme tels. On dit d'eux qu'ils sont de "bons" pauvres", des pauvres méritant qu'on s'occupe d'eux. Une aide peut leur permettre de sortir de leur situation de pauvreté parce que même si de nombreux aspects de leur vie sont en grande précarité, ils peuvent encore s'appuyer sur des forces intérieures et sur des relations. Tout n'est pas détruit.

Mais il y a aussi les familles qui vivent dans la misère et c'est tout à fait autre chose[2]. Nous ne sommes plus dans un phénomène d'inégalité mais dans l'exclusion. Il y a, à la base, une impossibilité à se forger une identité, à avoir un poids dans l'histoire. Contraintes à la honte et à l'ignorance, ces familles intériorisent les étiquettes données par d'autres. Elles ne peuvent se justifier de rien, sinon de leur souffrance.[3] A l'extrême elles se sentent maudites car elles n'ont pas de signes humains du contraire.

La distinction entre pauvreté et exclusion est très importante car elle donne deux visions de la Kénose et donc deux visions de Jésus et de Dieu son Père. Si ces deux visions sont en opposition dans la réalité, elles cohabitent pourtant dans nos vies comme deux pôles de sens qui met en tension notre foi.

La vision religieuse : Jésus pauvre.

C'est ainsi que nous pouvons nommer la première vision. Elle a comme point de départ la part incompressible du "religieux" dans l'humain : besoin de donner du sens à la vie par un sens supérieur. Elle s'enracine dans la pensée que Jésus, même s'il s'est incarné, n'en n'est pas moins resté Dieu donc impassible et intouchable. La tentation a toujours été forte dans l'histoire de l'Eglise de glisser vers un docétisme[4] par respect de la gloire de Dieu. Jésus aurait fait semblant... Jésus n'est-il pas le plus beau des hommes... ? Cette pensée est confortée par une interprétation de la Parole de Dieu qui va toujours dans le sens d'une glorification du Christ et qui gomme tout ce qui a un lien avec le corps, le concret, l'historique. Etrange pour une religion de l'incarnation ! Ne sont en effet retenus que les aspects de sa liberté absolue et de son autorité. Jusqu'au bout Jésus a été maître de la situation. Jésus est un héros, un militant.

S'il en est ainsi, si Jésus reste un pauvre mais encore honorable c'est que sa personne n'est pas touchée profondément par le mal, la souffrance. La Kénose est alors vue comme une pédagogie divine : c'est une manière de faire. Jésus, passe au plus bas pour ne laisser personne derrière lui, mais cela n'entame pas sa dignité, son identité. Nous voyons les conséquences théologiques que cela entraîne. Nous sommes dans une conception sacrificielle où le Père aurait eu besoin d'un sacrifice parfait... Jésus, Dieu et homme parfait, obtiendrait le pardon du Père et comme certaines hymnes le proclamaient, arriverait à calmer son courroux...

Cela veut dire aussi que le mal et la souffrance font partie d'une série explicative : la croix n'est qu'un élément du plan de Dieu. Il y a la création, le péché, la première alliance, l'incarnation et le ministère de Jésus, la croix, la résurrection et l'ascension en attendant sa venue dans la gloire. Cela a pour conséquence d'expliquer et donc d'une certaine manière de justifier la souffrance : elle aurait une place dans le salut. Le péché, le mal et la souffrance (tout cela mis dans un même sac) étant le "déclencheur" de la venue du Christ et du salut.. On pourrait croire que cette vision est dépassée mais il n'en n'est rien. A preuve la pratique des communautés chrétiennes par rapport aux pauvres. Bien sûr il y a toujours eu engagement envers les pauvres mais comme faisant partie d'un système d'autojustification : on est bien, et on se penche vers les pauvres pour les rendre comme nous... A preuve aussi cette phrase de Jésus interprétée malheureusement et maintes fois entendue :" Il y aura toujours des pauvres..." Alors que dans l'épisode de l'onction de Béthanie Jésus, prophétisant, assure à ses apôtres donc à son Eglise qu'elle aura toujours à ses cotés les pauvres comme garants de sa présence, la présence du messie crucifié. "Car les pauvres, toujours vous en avez avec vous-même."[5] Quelle parole d'espérance et de grâce !

Cette vision "religieuse" de la kénose nous renvoie à l'athéisme contemporain. Si Dieu est aussi puissant que cela, si Dieu n'a pas été atteint par la mort du Fils, pourquoi n'est-il pas intervenu dans les désastres du XXème siècle ? Après Hiroshima, la Shoah, les génocides, le pillage des pays pauvres, la faim toujours présente dans le monde, comment parler de l'engagement de Dieu envers la création, comment encore parler du Salut en Jésus-Christ ?

La vision de la foi : Messie crucifié.

Nous avons appris du Quart-Monde que Dieu est bien plus grand que nous ne croyons. Dieu ne répond pas seulement aux soucis des gens bien, mais il répond d'abord à ceux qui sont toujours en risque d'être détruits, pour montrer son amour pour tous. Et sa manière de répondre, c'est la croix, non pas comme un élément pédagogique mais comme un lieu de révélation de son identité. Nous étions en réunion avec des personnes du Quart-Monde pour partager sur les signes que nous avions de la résurrection. Personne ne parlait. L'animateur avait beau faire de nombreuses tentatives, personne ne prenait la parole. A un certain moment, un homme a dit : " Je ne sais pas ce que c'est que la résu... la résurrec... (il avait de la peine à prononcer le mot résurrection) mais Jésus il est mort comme nous, il est mort comme un chien..." A ce moment-là les personnes du groupe se sont mises à parler. Il ne fallait pas attendre la résurrection pour voir les signes de la vie de Dieu, mais la croix était un lieu, le lieu de la présence de Dieu. Leur existence n'était plus solitaire car Dieu lui-même était venu habiter chez eux, vivre et mourir comme eux. Alors leur vie avait peut-être un sens. Dans l'hymne aux Philippiens Paul fait ressentir la triple kénose du Fils. De Dieu qu'il était, il s'est vidé pour devenir humain. D'humain, il est devenu obéissant jusqu'à la mort et Paul insiste là-dessus, la mort de la Croix. La croix est une kénose supplémentaire à l'incarnation et à la mort En effet l'Ecriture dit : " Il est maudit celui qui est pendu au gibet"[6]. Jésus, considéré comme maudit de Dieu rejoint tous les maudits de la terre... Dans la vision de foi, c'est un messie crucifié[7], au c ?ur blessé, qui est espérance des pauvres et donc de tous les humains. La Kénose n'est donc pas seulement une manière de faire de Dieu, un système, mais une manière d'être. Le Père Joseph a pu écrire : " Sans les pauvres nous n'imaginons pas l'amour de Dieu moindre, mais autre qu'il n'est. Nous risquons de nous tromper non pas sur la qualité ni la profondeur de l'amour, mais sur la nature même de Dieu."[8] Le Fils est atteint, marqué par les blessures et ce sont celles-ci qu'il présente à ses disciples au soir de la résurrection pour dire son identité.

Les personnes du Quart-Monde voient dans la croix le lieu où Dieu les a rejoints. Abandonnés, isolés, humiliés, elles se reconnaissent dans ce Dieu qui crie : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Ce n'est pas la souffrance ni le sang qui sauvent, mais cette fidélité du Christ envers son Père et envers les humains. Il a été tenté sur la croix, à trois reprises de se sauver lui-même[9], de se sauver sans son Père, de s'évader de la condition humaine. Mais il est demeuré l'Emmanuël, Dieu avec nous. Le faisant, il devient le chemin vers la vie. Mais si Jésus meurt vraiment comme homme, le Dieu qu'il est, est entraîné d'une certaine manière dans cette mort. S'il meurt comme Fils, le Père lui aussi est entraîné dans cette mort. Comment pourrait-il en être autrement ?

Jean dans son évangile relate le don de l'Esprit à la mort de Jésus et le percement du c ?ur d'où jaillissent le sang et l'eau. C'est sa manière de montrer le fin fond de la Kénose. Dieu dans la mort du Christ remet totalement sa puissance de vie entre les mains des humains par le don de son Esprit. C'est par la foi que les croyants reçoivent de Dieu toute sa puissance créatrice et salvatrice. La mort du Christ resitue l'humain dans sa vocation première : arrêter de regarder le ciel, de fabriquer des idoles de Dieu, mais devenir, enfin, intendant de la création : garder le jardin de la Parole, le cultiver et rendre un culte au créateur.[10]

Geneviève et Pierre Davienne, Diacre Communauté du Sappel

[1] RAHNER. K, VORGRIMLER. H "Petit dictionnaire de théologie catholique" Seuil, 1970. Édition original Verlag Herder 1961 Freiburg im Brisgau

[2] Il y a actuellement une reprise de cette vision. Voir notamment RAHNEMA Majid " Quand la misère chasse la pauvreté" Fayard Actes sud.

[3] Voir Carlos Mester " La mission du peuple qui souffre."Le Cerf 1984

[4] conception combattue par l'Eglise selon laquelle Jésus aurait été un Dieu ayant seulement l'apparence d'un homme : il n'aurait pas réellement souffert. Dict.NT de X.Léon-Dufour.

[5] Jean 12,8 traduction mot à mot.

[6] Deut 21,23

[7] I Cor 1,23

[8] in "Pauvres rencontre du vrai Dieu" éditions Cerf/Quart-Monde 1986

[9] Luc 23,35.37 et 39

[10] Gn 2,15 Shamar : garder et 'avadah : cultiver et rendre un culte

 

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